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Les médias orientent-ils le débat présidentiel?

Entretien avec Walter Bouvais

"Alain Juppé, le futur président", "Manuel Valls, le favori", "Pourquoi François Hollande va se représenter" ou encore, plus récemment, "François Bayrou va y aller pour faire un score qui pèse"... Autant de Unes peu avisées, de prévisions d'éditorialistes ou d'analyses spécialistes qui, ces derniers mois, se sont heurtées au mur de la réalité. Ces attitudes cavalières n'ont évidemment pas aidé à redorer le blason journalistique aux yeux du citoyen. Et encore moins l’intérêt du débat présidentiel largement malmené. Année après année, le journalisme se retrouve régulièrement sur le podium des métiers les plus dénigrés par les Français lors de multiples études. Main dans la main avec... le politique. Qu’est-ce qui explique que ce métier, autrefois surnommé le 4ème pouvoir, éprouve autant de difficultés à se légitimer auprès du peuple? Et quel impact sa crise provoque-t-elle sur la démocratie ?

La presse française face à la limite démographique
Principale visée par l'évolution radicale du métier, la presse française se retrouve face à une réalité que peu soulignent. "Son principal problème, c'est son potentiel démographique, estime Walter Bouvais, fondateur de feu Terra Eco. Comparez le avec la langue anglaise, c'est un fossé. Nous sommes face à des acteurs en quête d'une part du gâteau. Mais ce gâteau ne peut pas grandir à cause de cette démographie contraignante." Pour autant, dire que la presse est en voie de disparition est factuellement faux. "Entre 2000 et 2014, le nombre de quotidiens n'a quasiment pas bougé, rappelle Walter Bouvais. Si ce n'est La Tribune et France Soir. Certains ont frôlé la correctionnelle mais ça n'a pas été l'hécatombe annoncée. La presse française est très créative. Du côté des magazines, on observe même une croissance portée notamment par les nouveaux formats ("mooks"). Il est très facile de créer un titre. Le plus compliqué, c'est de le maintenir à flots."

Le débat démocratique tiré vers le bas
Dans un contexte où le ressentiment envers les journalistes explose, le débat présidentiel se retrouve empêtré dans un rythme effréné et, bien trop souvent, superficiel. C’est l’apogée de la petite phrase, du lapsus ou des affaires en tous genres ! Il est assez aisé de deviner la responsabilité croissante des chaînes d'information en continu parmi ces médias. Des entités où l'audience prend le rôle de rédactrice en chef. Souvenez-vous des attentats de Charlie Hebdo et du véritable spectacle sordide offert par les directs. En pleine campagne électorale, sa volonté de marketter le débat plonge cet exercice démocratique dans le divertissement. « Un titre de presse est censé faire du journalisme, rappelle Walter Bouvais. Or, on sait qu'il y a une nécessité d'audience qui nivelle par le bas. On se base sur le plus petit dénominateur commun, à savoir le buzz, la petite phrase... C'est comme un entonnoir qui ne filtre pas. Le modèle économique, c'est plaire à tout le monde. » Et la conséquence n’en demeure pas moins néfaste pour le citoyen devant son poste de télévision ou de radio qui met médias et politique dans le même sac de l’élite déconnectée de la réalité. Pour autant, des réussites évidentes pointent le bout de leur nez "Il y a effectivement un immense désarroi face à une presse qui n'a pas su s'adapter, estime Walter Bouvais. L'attente est énorme. Preuve en est, l'apparition de succès comme Mediapart, Philosophie Mag ou XXI. L'emprise des médias « gloubi-boulga » entraîne des possibilités."

"Se réinventer est essentiel"
Le problème ne toucherait pas tant le pluralisme que la qualité, mise à mal par des budgets en berne et une temporalité de l'information trop rapide. « La presse est comme un éco-système, une forêt, ose Walter Bouvais. Dans une forêt, vous avez de grands arbres, des petits, des vieux, des jeunes... Ça vit! Personne n'est pareil. Certains ont une capacité à vivre plus importante que d'autres. L'enjeu politique, c'est comment on maintient cet éco-système. Comment on aide les médias indépendants à se structurer. En prenant des risques. Se réinventer est essentiel. » Une multiplicité de ces médias indépendants permettrait de facto une amélioration du débat démocratique dans ce pays et, donc, de l’image du journalisme. En cette ère de la complexité, le rôle des médias redevient fondamental pour ramener le pouvoir à la maison, à savoir donner les clefs de lectures, orienter sur les sujets de sociétés et redevenir l’intermédiaire entre citoyens et dirigeants. Ils doivent contribuer à faire remonter la parole pour que ces deux mondes se comprennent. Les journalistes répondant à de tels besoins rencontrent d’ailleurs les abonnés afin de connaître la réalité des expériences de vie ou des innovations sociales.

Quelles solutions pour le 4ème pouvoir?
Si l'heure n'est pas forcément à l'optimisme, elle ne doit pas l'être au fatalisme. "Ceux qui privilégient le lecteur aux annonceurs sont éparpillés, analyse Walter Bouvais. L'enjeu prioritaire, c'est la conquête d'abonnements et pour cela, il y a des apprentissages, des outils et donc des investissements à mutualiser. Je ne dis pas que c'est suffisant, mais ce serait une approche dynamique. »