Vous êtes ici

Block title
Block content

Une expérience citoyenne à la radio : dans les coulisses de "Sur la route..."

"Une strate qu'on n'arrive pas à passer." Les mots sont lourds de sens. Mais ils expriment bien la rupture totale de la parole entre deux mondes. Ces mots, nous les avons entendus lors de l'émission "Sur la route... des citoyens", sur France Culture, le 11 février dernier. La journaliste Julie Gacon et le réalisateur Yvon Croizier ont eu l'idée de rassembler quinze citoyens d'une petite ville des Côtes d'Armor répondant au nom de La Roche-Derrien. Maire, présidente d'association, lycéen, élu à la retraite, médecin ou enseignant. Tous se sont mis autour de la table pour s'exprimer à deux mois de l'élection présidentielle.

"Tout le monde a accès à la parole mais personne ne s'écoute"
"L'idée nous est venue d'un groupe de parole à Roubaix sur l'après-attentat de Charlie Hebdo, nous rapporte Julie Gacon. Chacun devait s'exprimer dans un format particulier. Une minute à une minute trente, sans se faire interrompre. Tout le monde parlait, ils étaient de toutes convictions, tous milieux... C'était tout sauf de la radio. Mais les gens étaient respectés pour leur opinion. Nous avons donc décidé de tenter l'aventure car la période le veut. Aujourd'hui, tout le monde a accès à la parole mais personne ne s'écoute."

Les surprenants obstacles de l'initiative
La ville de La Roche-Derrien n'a pas été choisie pour une quelconque spécificité si ce n'est la présence dans cette émission digne d'un cahier de doléances du poète Yvon Le Men, qui connaît bien la commune. On aurait aisément pu croire que l'exercice consistant à trouver des personnes souhaitant la parole à l'approche de l'élection présidentielle eut été simple. Il a pourtant été d'une surprenante complexité. "Nous avons travaillé en amont en contactant le maire et en laissant des annonces dans la ville, conte la journaliste de France Culture. Nous n'avons reçu que des réponses d'enseignants et d'élus! De gens qui avaient l'habitude de parler en public. J'étais embêtée car ce n'était évidemment pas le but de notre entreprise." Le duo va alors se démener pour multiplier les profils mais les refus s'accumulent. Chefs d'entreprise, petits commerçants, artisans... Personne ne veut parler. "Une cinquantaine de personnes nous a dit non, se rappelle Julie Gacon. Je ne comprenais pas la cause. Le fait de passer sur une chaîne d'information nationale ? Ou le fait d'être jugé par son voisin?"

"Écoutés mais pas entendus"
L'équipe finit par convaincre une dizaine d'habitants de La Roche-Derrien, dont l'édile et son prédécesseur, qui n'avaient guère l'habitude de se parler. Trois personnes ont répondu à l'annonce en se postant directement dans le café-brocante où s'est finalement tenue l'émission. Une phrase revient sans cesse : "Nous sommes écoutés mais pas entendus." Le problème de la parole laisse finalement place au déficit d'écoute qui persiste dans un système totalement déconnecté. Rien que pour atteindre l'administration régionale, ces habitants nous racontent leur parcours du combattant. "Le discours administratif est un discours incompréhensible", tance l'un. "Si on fait l'effort d'utiliser des mots très simples, ça peut permettre un échange. Quand on parle d'un référentiel bondissant pour évoquer un ballon...", ironise un enseignant. "Le problème, c'est que la parole ne remonte pas", lance un autre.

L'expérience se révèle positive

La conséquence directe de ce manque cruel de communication nous vient d'un habitant qui avoue devant ses voisins, dont, rappelons-le, le maire et l'ancien maire, qu'il a jeté sa carte d'électeur en 2012. "Le droit de voter signifie que l'on devrait détenir un petit droit. Pour moi, il est bafoué. On a l'impression que ça ne sert plus à rien. On se sent trahi. Les abstentionnistes représentent le plus grand parti de France. Les gens qui ne votent pas le font par conviction politique." Tous ne sont pas d'accord mais la totalité souligne le soulagement ressenti de pouvoir s'exprimer, "d'être dans un lieu où l'on peut s'écouter."
Pour le duo de France Culture, l'expérience s'avère être très positive. Et il pourrait y en avoir d'autres. "Il y a tellement de ressources à l'échelle locale, explique Julie Gacon. J'ai notamment été marquée quand Maxence, 17 ans, a pris la parole. Il a dit ce qu'il avait à dire. On se rend compte que même au niveau régional, il y a une déconnexion. Alors imaginez au niveau national..."