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Immersion au sein des assemblées locales, en route pour les municipales 2020

Retours
sur le festival politico-culturel organisé par les Curieuses
démocraties et la Belle Démocratie (15, 16, 17 septembre 2017, Saillans –
Drôme)


Tisser patiemment les solutions d’une démocratie locale au plus près des citoyens
Bercés par le calme de la Drôme qui s’écoule tout à côté, les trois jours de débats de cette deuxième édition du festival des Curieuses démocraties se sont déroulés dans une ambiance particulièrement sereine, où le temps a semblé s’étendre, alors que c’est si souvent le contraire qui se produit habituellement. Les 200 participants, pourtant venus d’univers différents (citoyens, associatifs, cadre de l’administration locale, élus, chercheurs, éditeur, économiste, militant, vétérinaire, etc.), ont fait montre d’une écoute totale, patiente et endurante. C’est dire aussi leur conviction et leur détermination à contribuer à cette émancipation citoyenne dans le politique, qui aujourd’hui devient pressante. Cet intérêt, voire même la passion pour ces enjeux démocratiques et leur expression au niveau local, a été le moteur d’échanges où la parole et l’expérience de terrain de chacun ont été très attentivement écoutées, décortiquées et saisies.

Le tâtonnement de Saillans pour avancer
« Ça avance » est à la fois une phrase que l’on a pu entendre à de nombreuses reprises durant ces trois jours, et un constat tiré de ce qui est déjà en place ou en mouvement. Car c’est bien à la construction de solutions locales pour (ré-)animer une démocratie au plus près des citoyens que cette rencontre était dédiée. Son organisation à Saillans n’est d’ailleurs pas anodine. Le petit village drômois de 1300 âmes représente désormais le berceau symbolique de la réussite des listes participatives, depuis qu’une liste citoyenne a remporté les dernières élections municipales (2014) pour y mettre en place une gouvernance participative et collégiale. Pour autant, loin du mythe et des illusions, c’est bien de concret et de pragmatisme qu’il était question, et les élus saillanssons n’ont pas manqué de le rappeler. Ces derniers témoignent du tâtonnement et du pragmatisme dont ils ont fait preuve pour avancer, modestement, parfois même difficilement, mais résolument dans le mandat et l’exigence que leur ont confié les habitants depuis 2014.





« Décider des orientations et de la gestion de mon quartier, de ma commune »
Telle était la thématique lancée, pour que les participants proposent à leur tour les sujets autour desquels ils souhaitaient engager un débat, un échange. Plus d’une vingtaine d’ateliers ont ainsi émergé à l’initiative des curieux et curieuses de démocratie venus à Saillans pour la première ou la deuxième fois.

« Comment convaincre sans programme pour monter une liste participative ? Comment ouvrir la participation dans une grande ville ? La monnaie libre, Accueillir des réfugiés dans ma commune, Comment motiver les gens sur le long terme ?, Démocratie liquide comment ça marche ?, Ecrire une constitution locale, Gagner la ville : l’expérience espagnole de La Corogne, Comment renouer avec les citoyens qui se replient sur eux mêmes ? » … Autant de thèmes qui se sont entremêlés aux cinq autres ateliers prévus par les organisateurs (animer une réunion participative, démocratie intérieure, amplifier la coopération avec les outils numériques, une gouvernance au cœur des collectifs, porteurs de paroles). On remarquera que ce format a vraiment fait le choix de la confiance envers les participants, leur a laissé un espace et un temps propices à l’échange constructif, sur les sujets qui les interpellent, font leurs urgences, représentent des zones de tensions, parfois de blocages ou leur permettent creuser des propositions, voire des solutions à activer dans leurs quotidiens. Par ailleurs, la présence des représentants de Marea Atlantica (La Corogne) –  une des plateformes citoyenne espagnole qui a remporté les dernières élections municipales en 2015 – a été d’une richesse incroyable pour échanger sur les avancées concrètes et précises de ces mouvements municipalistes espagnols qui nous précèdent d’ici à 2020.

Enfin, la séquence finale dédiée « aux prochains pas des assemblées locales naissantes ou déjà constituées », a vraiment permis de mobiliser l’énergie des deux jours passés, y compris les apprentissages acquis la veille (comme ceux pour animer une réunion participative), pour les reverser à la construction concrète et déterminée des prochaines avancées de ces collectifs (liste participatives ou assemblées locales) pour demain et pour 2020. Au sortir de ces trois jours de rencontre des Curieuses et Belle démocraties, c’est une double dimension systémique et pragmatique qui imprégnait le sens des premières conclusions sur le fil rouge de nos échanges.  


L’analyse IRG - Une nécessaire transformation « SYSTÉMIQUE »
Premier fait marquant, au point de rencontre de ces échanges sur la démocratie locale : celui d’une nécessaire transformation systémique, profonde, intérieure et collective, … et pas seulement locale ! Plonger dans les réalités et pratiques locales, nous dissuade de la tentation du « locavorisme/localisme » car cela permet au contraire, de toucher plus nettement du doigt les interdépendances de nos enjeux démocratiques. En trame de fond de ces alternatives démocratiques, nous percevons en effet combien la transformation qu’elles impliquent, renvoie tout d’abord à un changement culturel voire même à une acculturation.

La démocratie ne s’exprime pas seulement dans nos institutions, nos politiques publiques ou à travers nos élus en écharpe tricolore. Elle s’incarne à tout moment dans notre quotidien, dans notre rapport individuel et collectif à l’autre et à soi même, dans nos choix, dans notre rapport au pouvoir et au politique, dans nos façons d’animer nos réunions, etc. On le comprend, tendre vers une démocratie vivante qui ré-apprend à faire ensemble sur la base d’une souveraineté populaire active, qui réaffirme l’écoute, le pouvoir d’agir des citoyens, l’idée de justice sociale, l’importance du pouvoir politique partagé, l’éthique, la transparence, etc. … implique un changement à l’échelle du système tout entier. Dépasser une posture consumériste et individualiste, sortir de l’éducation à la compétition, revoir le fonctionnement de nos institutions hiérarchisées (publiques et privées), prendre conscience du poids des choix quotidiens sur l’entretien d’un système pour lequel nous avons tous une part de responsabilité (politique, sociale, économique, éthique, écologique, etc.), redonner une place à la régulation politique alors qu’aujourd’hui seule l’économie capitaliste et néolibérale donne le ton, etc. … Toutes ces dimensions rappellent les enjeux plus globaux dans lesquels s’inscrivent ces démarches alternatives de démocratie locale. Elles sont autant de portes d’entrées à investir simultanément pour concrétiser ce projet collectif, mais encore insuffisamment partagé, d’une démocratie refondée.

Les changements systémiques que nous voulons voir se produire sont bel et bien interdépendants des changements personnels et collectifs que nous serons prêts à opérer, or cette mouvance n’est aujourd’hui pas majoritaire. Bien d’autres forces, sociales et citoyennes elles aussi, réclament à l’inverse un certain dirigisme, voire un repli sur soi, et nourrissent un rapport de force qui ne jouent pas en la faveur de nos ambitions de démocraties vivantes, plurielles et ouvertes. Reconnaître ce besoin de changement culturel c’est aussi considérer que, malgré les urgences et notre besoin contemporain d’instantanéité, ces transformations s’inscrivent dans le long terme et appartiennent à une histoire. Assumer cette profondeur et intégrer que ce que nous vivons aujourd’hui est un héritage qu’il nous faut connaître et comprendre, une culture politique qu’il nous faut prendre en compte, est également déterminant. Cette lecture historique est celle qui nous permet d’apprendre du passé, de saisir le motif de nos trajectoires politiques et institutionnelles.

Évoquer la nécessaire dimension systémique de cette transformation c’est aussi renvoyer au rôle de l’éducation, comme pilier fondamental de cet apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté, dans l’espace public et dans l’espace privé. Enfin, parce qu’il a beaucoup été question de médias tout au long des échanges, il semblait essentiel de rappeler la puissance de l’information en ce qu’elle peut être à la fois vecteur d’appauvrissement ou encore de renouvellement de notre culture démocratique.


Une action résolument « PRAGMATIQUE »
Plusieurs fois, il a été rappelé les nombreuses contraintes que rencontre l’échelon municipal. Que ce soit sous le poids d’une intercommunalité renforcée et pourtant peu démocratique, ou encore sous celui des politiques régionales voire nationales (voir dernièrement les contrats aidés ou la taxe d’habitation), les municipalités peinent à trouver les moyens de leur action. De ce fait, mais aussi du fait du cadre légal qui les régit, la cohérence démocratique de leur action est difficile à trouver. Comment faire peser la voix d’habitants qui ont choisi de se doter d’une qualité démocratique, face à des espaces intercommunaux qui ignorent, voire même, craignent cette ouverture? Comment revoir le cadre des attributions de responsabilités municipales, aujourd’hui concentrées sur la personne du maire en écho à un système bâti sur la recherche d’hommes providentiels, là où un fonctionnement plus collégial serait mieux venu ? Comment clamer notre revendication de radicalité démocratique face à un corpus légal qui semble ne pas aller aussi loin ?

Pour répondre à ces contraintes, beaucoup nous ont parlé tout d’abord d’une déception vis-à-vis d’espaces institutionnels ou institutionnalisés inaptes à de telles évolutions. C’est en évoquant par exemple l’expérience d’un conseil citoyen étouffé par le pilotage d’un élu « qui démobilise », qu’un des participants nous a témoigné du choix des habitants de finalement construire une dynamique en dehors de l’institution et à côté du conseil citoyen. Si ces initiatives sociales et citoyennes émergent de plus en plus en marge, voire contre, l’institution, d’autres en revanche exploitent les marges de manœuvre existantes au sein de celle-ci. Ainsi, tel un théâtre démocratique, des mairies comme Saillans ou Kingersheim suspendent par exemple le déroulement formel du conseil municipal, pour laisser les habitants et autres agoracteurs présenter les conclusions de leurs travaux préparatoires en commissions participatives (ou groupes action-projet), celles-là mêmes sur la base desquelles le conseil municipal délibèrera officiellement ensuite. Nous le savons, dans d’autres contextes encore, d’autres municipalités (Trémargat, Loos-en-Gohelle, Ungersheim, etc.) ont, elles aussi, trouvé à exploiter des marges de manœuvres, aménagé des temps et des lieux … ouvert des espaces d’émancipation citoyenne dans le cadre légal et institutionnel. Elles ont ainsi montré que malgré la rigidité, voire l’obsolescence de ce dernier, il était possible d’y injecter de l’inventivité et de la créativité au service d’un « plus » et d’un « mieux » démocratique. Elles sont autant d’exemples qui « donnent envie », accroissent la culture de la participation et engagent les citoyens à une démocratie au delà du seul temps des élections.

Pour autant, le fait que ces espaces-temps de la démocratie vivante se limitent de plus en plus à une portion congrue, invite à faire bouger plus "radicalement" peut être les frontières de notre système institutionnel pour mieux concrétiser encore cette nécessaire refondation démocratique.

« Donner envie »
Cela a été le maître mot de ces trois jours, à partir d’une conviction sincère du pouvoir de chacun d’être un maillon de plus dans une chaine qui se met aujourd’hui en mouvement autour d’une ambition, parfois même d’un idéal il est vrai, de refondation démocratique. Au delà de l’illusion et dans un contexte souvent défavorable, des exemples en France, en Espagne et, nous le savons, ailleurs aussi, font la preuve qu’une inventivité et une créativité peuvent être réinjectées dans le « système » au profit de marges de manœuvres qui réensemencent notre culture démocratique individuelle et collective quotidienne. La prétention à un changement plus systémique devra se faire vigilante quant à la nécessité de conserver des espaces de reliance et de construction démocratique du collectif, ouverts à tous et respectueux de tous, telles que le sont les institutions dans leur vocation originelle. Pour l’heure, des assemblées locales et des listes participatives se mettent en route et se retrouveront jusqu’aux élections municipales de 2020 pour se faire porteuses, à leur niveau et pour cet enjeu municipal, d’une promesse de respiration démocratique. 

(Photos: Empodera Consultores).